22 mars 2005

All

Il existe un endroit au Colorado où l’air est pur et où la musique d’Ornette Coleman rencontre souvent celle de Cheap Trick et des Ramones. Cet endroit est le local de répétition de All, le meilleur groupe au monde.

Meilleur groupe au monde? Probablement pas. Mais je l’ai pensé pendant quelques jours, après avoir parlé des Descendents. Les raisons ne manquent pas :

1. Les membres de All n’ont aucun sens de la mode. Je me méfie énormément des hommes qui suivent la mode de près. La plupart d’entre eux sont méchants et conduisent des chars d’assaut en pleine ville. La plupart d’entre eux tirent trop d’argent de leur connerie intégrale. Les gars de All s’habillent un peu comme moi, c’est-à-dire qu’ils ont l’air con et que les jeunes rient d’eux, mais ça fait partie du prix qu’il faut être prêt à payer pour faire à sa tête. J’imagine.

2. Les membres de All sont caféinomanes. Comme moi! Et le plus beau de l’affaire, c’est que ça paraît dans leur musique, et pas à peu près : leur musique sent l’hyperactivité, la section rythmique est survoltée même dans les passages relativement lents, et la guitare de Stephen Egerton surfe sur tout ça comme s’il s’agissait d’un beach bum bourré aux amphétamines.

3. Contrairement à son groupe précédent (les Descendents), All n’a influencé personne, à ma connaissance. À part peut-être Big Drill Car, ce qui n’est pas si mal. Je crains toujours les groupes que l’on dit « influents ». Habituellement, quand on dit d’un groupe qu’il est influent, ça veut dire que le groupe n’était pas si bon, mais qu’il est devenu le chouchou de quelques journalistes et que des hordes de groupes ont commencé à copier le groupe original simplement pour s’attirer les faveurs de certains journalistes (par exemple, pour faire la une du Voir, ou du NME, etc.). Je donnerais bien quelques exemples, mais je ne me sens pas d’attaque pour répondre à des emails haineux.

4. « Carnage » pourrait très bien être la meilleure toune pop de tous les temps.

5. Au début des années 90, le groupe, pour continuer à « vivre » de sa musique, a dû quitter Los Angeles et ses loyers élevés (notons que le groupe habitait alors dans son local de répétition, qui était un local commercial qui ne devait pas coûter un bras) pour s’installer dans une petite ville du Missouri de moins de 4 000 habitants, dans une petite maison qui appartenait au père de Bill Stevenson, le batteur. Le groupe se nourrissait en partie du poisson qu’il pêchait dans un lac situé tout près. Tous les trois ou quatre mois, le groupe montait dans sa Dodge Ram et sillonnait le continent pour jouer devant des publics de sacs à dos et de t-shirt de NoFX, dans le meilleur des cas. Le groupe vivait probablement dans la pauvreté totale, ce qui n’a rien de drôle. Pourtant, je ne peux m’empêcher de fantasmer sur cette période du groupe. L’image me frappe : un groupe de rock and roll qui vit dans la même maison, comme les Monkees, et qui mange le poisson qu’il a pêché dans la journée. Ça me semble être une façon honorable de gagner sa vie.

6. De tous les groupes qui ont fait le saut d’un label indépendant à une major, All fait partie de ceux qui n’ont pas perdu la face. Leur album pour Interscope (Pummel), n’est pas moins bon ni meilleur que ceux qu’ils ont donnés à Cruz et à Epitaph. Ça n’a pas empêché Interscope de crisser le groupe dehors. All a tout de même eu le dernier mot : Interscope a pratiquement donné un studio d’enregistrement à Bill Stevenson.

7. Chad Price, le chanteur, laisse parfois sa place à Milo Auckerman pour que All redevienne les Descendents.

8. Le son de All rassemble ce qu’il y a de mieux dans le be bop, le punk classique, le power pop des années 70 et la caféine.

9. L’uniformité de la pochette de leurs albums, qui exprime clairement que le groupe n’a pas grand-chose à crisser de tout ce qui ne concerne pas directement la musique. All ne vous fait aucune promesse sur ses pochettes. Le groupe vous dit : on a enregistré quelques tounes. Voici les titres. Voici qui joue sur l’album. All est un groupe de travailleurs qui abordent leur musique comme nous abordons notre job. Avec le souci de bien faire ce qu’il faut faire, mais sans jamais prétendre que cela a la moindre importance à grande échelle.

10. Le personnage Allroy, qui se trouve sur la pochette de presque tous les albums du groupe (c’est un peu le Eddie du pop punk), a inspiré les créateurs de Bart Simpson.

11. J’ai de bons amis qui ont parcouru près de 300 km pour aller voir Down By Law dans un festival de snowboard seulement parce que Dave Smalley, le chanteur de Down By Law, a chanté sur le premier album de All. Et j’aurais fait pareil si j’avais pu. Si ça ne vous convainc pas de l’importance de All, je pense que rien ne le fera.

Guide d'achat All
Il faut savoir que All n’a jamais produit d’album parfait sur toute la ligne. Les disques du groupe sont même remarquablement inégaux. Impossible d’écouter ça sans sauter environ la moitié des morceaux, ce qui explique sûrement sa relative obscurité.

Le premier album de All (Allroy Sez) est bien meilleur que le dernier album des Descendents (intitulé All), même si c’est Dave Smalley qui tient le micro. L’ex-Dag Nasty a presque racheté sa carrière sur cet album. Ça prendrait toute une série d’albums vraiment sublimes pour racheter Dag Nasty. L’album contient quelques tounes pop parfaites comme « Just Perfect » et « Hooidge » et quelques niaiseries punk jazz metal qui deviendront la marque de All et qui étaient déjà la marque des Descendents. En gros, l’album sent le soleil, le sable et la bouffe mexicaine. Dave Smalley est parti peu de temps après pour être remplacé par Scott Reynolds. C’est là que l’âge d’or de All a commencé. En 1989, All sort son premier album avec Reynolds, Allroy’ Revenge, un des classiques du groupe et un de ses albums les plus consistants. Scott reynolds est le chanteur préféré des fans de All pour une raison bien simple : c’est lui qui rappelle le plus Milo, le chanteur des Descendents. Il chante dans un style mielleux très power pop dont on s’ennuiera parfois ensuite pendant les années Chad Price. Allroy’s Revenge contient quelques classiques du groupe dont « She’s My Ex » et « Carnage », la toune de All que je préfère. Après avoir sorti un album live, All a sorti Allroy Saves, son 5e album en deux ans. C’était la belle époque (à l’époque, les longues tournées de All passaient même par le Québec!). Malheureusement, Saves est l’un des albums les plus faibles du groupe, et je ne m’éterniserai pas sur son compte. All a rebondi en 1992 en sortant son meilleur album de l’époque Scott Reynolds, Percolater, un album pop punk rural hyper-caféiné (ce que ça veut dire? Je ne sais pas, je n’en suis qu’à ma quatrième tasse). C’est aussi le dernier album dont la réalisation est mince et cheapo. Par la suite, le son s’épaissira et s’alourdira, et je dois dire qu’il s’améliorera grandement, d’un point de vue objectif. Malgré tout, je garde une place toute spéciale dans mon cœur pour le son mince et aéré des premiers albums de All et des derniers des Descendents, sur lesquels la basse était ténue et la guitare était toute en nerfs. L’album suivant, Breaking Things, a été enregistré dans le studio le plus improbable pour un groupe de punk rock : les studios Ardent de Memphis. Breaking Things a marqué un tournant important dans le son du groupe provoqué par le remplacement de Scott Reynolds par Chad Price, qui a ajouté une bonne dose d’agressivité redneck au son All. Plusieurs regrettent encore le son power pop des années Reynolds. À cette époque, le pop punk attirait de plus en plus l’attention et que des groupes comme Green Day et Screeching Weasel se faisaient courtiser de toutes parts. La liste des groupes pop punk qui ont signé des contrats avec des majors pendant les années 1992 à 1996 est assez déboussolante. All, tout simplement pour sortir de la pauvreté, en profite pour quitter Cruz, qui n’était rien de plus qu’une structure obscure greffée à SST et gérée par on ne sait trop qui. En 1996, All sort Pummel sur Interscope. Le plus frappant avec cet album, c’est la pochette horrible (sur laquelle on voit un bigfoot écraser des autos et dont le graphisme sérieux aurait mieux convenu à Helmet qu’à All). Le ton général de l’album est plus sérieux également, et Pummel ne figure pas parmi les albums essentiels du groupe, malgré quelques perles. Après l’effondrement de l’alliance entre les majors et le pop punk, All sera repêché par Epitaph, ramènera Milo au micro et sortira un album sous le nom des Descendents, Everything Sucks, un des meilleurs des Descendents, et ce n’est pas peu dire. All est sur une lancée et sort ce que je considère comme son meilleur album, Mass Nerder, en 1998. Cet album est remarquable parce qu’on peut l’écouter du début à la fin sans passer de morceau. Pas de mauvais hardcore ni de punk metal jazz à la Victim’s Family. Juste du bon punk mélodique. Ensuite, le groupe ralentit la cadence, sort une compile de ses plus grands « succès », un album en concert, puis Problematic, qui n’est pas essentiel sans être raté. Pour l’instant, le groupe est en suspens, sans label. Fat Wreck a bien voulu sortir un autre album des Descendents, mais n’a pas voulu de All. Comme l’a dit Bill Stevenson, on a toujours reproché à All de ne pas être les Descendents. Pourtant, All aurait deux albums en boîte, un album ordinaire et un instrumental. Je suis intensément curieux d’entendre l’album instrumental, qui devrait rappeler les essais instrumentaux de Black Flag (Stephen Egerton n’est pas loin de Greg Ginn dans mon esprit). Pour l’instant, Bill Stevenson joue avec Only Crime et Karl Alvarez tient la basse dans All Systems Go. Pour m part, j’attends impatiemment que All mette fin à sa pause et vienne faire la leçon aux bouffons qui peuplent les scènes actuelles.

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